Crispin Tickell Articles, essays, lectures and other writings
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L'environnement au bord du gouffre

Earth Champions : Athena Foundation. Lausanne : Dimanche 5 juin 2005.

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Dans un sens l'environnement a toujours été au bord du gouffre et il le sera toujours. Simplement la durée courte de nos vies et nos perspectives réduites concernant l'histoire de la Terre, signifient que pour l'essentiel nous ne sommes pas conscients des changements, et jusqu'à présent nous n'avons remarqué que marginalement les pressions sur l'environnement.

Depuis des millions d'années l'environnement a connu nombre de situations périlleuses. Il y a eu des frappes venues de l'espace, une relation entre la Terre et le soleil qui s'est modifiée, la mouvement lent de la tectonique des plaques à la surface de la Terre, des éruptions volcaniques majeures, et l'influence de la vie sur Terre qui n'est pas marginale. Étroitement liés, les organismes vivants à la surface de la Terre fonctionnent comme un système unique auto-régulé, tendant à créer et à maintenir un environnement qui leur soit le plus favorable. Avec le temps l'environnement à basculé de diverses manières, parfois de façon violente au détriment d'un écosystème ou d'un autre. Or aujourd'hui une seule petite espèce - la nôtre - fait chavirer le système dans des proportions dont les effets sont imprévisibles.

L'idée est peut-être difficile à accepter mais la Terre n'a jamais connu cette situation. Selon les mots choisis pour le titre d'un livre récent sur l'histoire de l'environnement, nous faisons face à Quelque chose de nouveau sous le soleil. À Amsterdam en juillet 2001, ces points furent mis en exergue dans une déclaration remarquable présentée par 1500 scientifiques issus des quatre grands champs d'étude de la Terre.

« La transformation accélérée de l'environnement de la Terre par l'Homme n'est pas soutenable. La poursuite de notre gestion du système Terre avec l'approche 'business-as-usual', n'est pas une option. Il faut la remplacer - aussitôt que possible - par des stratégies délibérées de gestion qui soutiendront l'environnement de la Terre tout en assurant nos objectifs sociaux et le développement économique. »

Comment en sommes-nous arrivé là ? Regardons l'histoire récente de l'humanité. A chaque étape du développement de la société actuelle l'impact s'est accru. Les chasseurs-cueilleurs étaient intégrés aux écosystèmes des périodes chaudes et des périodes froides de l'époque Pleistocene. Mais l'agriculture avec le défrichage qu'elle implique à tout changé. Avec l'augmentation importante des populations humaines sont arrivées les bourgades, puis plus tard les villes. Des communautés tribales ont évolué vers des sociétés hiérarchiques complexes. Avant la révolution industrielle il y a 250 ans, les effets de l'activité humaine étaient localement confinés, ou au pire régionaux plutôt que globaux. Toutes les civilisations du passé ont défriché des terres pour la culture, elles ont introduit des plantes et des animaux d'ailleurs et provoqué une variété de changements. Ce n'est qu'aujourd'hui, en cela même dans cette Suisse si prospère, que nous sommes obligés de mesurer les coûts.

Il y a six problèmes principaux qui ont poussé l'environnement au bord du gouffre. Ils sont issus de l'augmentation de la population ; de la dégradation des terres et de l'accumulation des déchets ; de la pollution des eaux et de l'amenuisement de sa disponibilité ; des changements climatiques ; de la production énergétique et de son usage ; de la destruction de la biodiversité. Parmi ces problèmes, celui de la démographie est souvent ignoré parce que trop embarrassant ou se mélangeant aux conviction religieuses et à l'idéologie du développement ; la plupart des gens sont généralement au courant des problèmes liés aux sols et aux déchets, bien qu'ils soient loin d'accepter les remèdes nécessaires ; les question liés à l'eau, douce ou salée, ont connu une grande publicité et affectent déjà la majorité des gens sur la planète ; les changements climatiques avec toutes les implications de la constitution chimique de l'atmosphère sont également généralement compris, sauf pour ceux qui ne veulent pas comprendre ; la manière dont nous générons de l'énergie alors que les ressources de carburants fossiles diminuent est une autre question gênante ; et enfin, les dommages à la diversité de la vie dont notre espèce est une petite partie peu modeste a trouvé le moyen de disparaître de l'attention du public.

Trouver des solutions à toutes ces questions ou même à une seule de ces questions exige deux changements fondamentaux : tout d'abord une reconnaissance de leur existence - et éventuellement - la volonté de faire quelque chose pour y répondre. Le processus pourrait prendre du temps. L'histoire de comment la dégradation de la couche d'ozone fut reconnue et de comment l'action internationale a suivi, est l'exemple classique d'un succès. L'histoire du changement climatique n'est qu'à mi-chemin dans cette direction. Une bonne partie de l'administration Bush est encore dans un esprit de négation du problème ; mais ailleurs aux Etats-Unis les attitudes changent rapidement, et je crois qu'à la fin une action internationale concertée pour limiter l'émission de gaz à effet de serre sera prise.

Rien n'est plus difficile que d'apprendre à penser différemment. Le problème va aux racines de comment nous dirigeons notre société. Tout changement d'un système qui donne la primauté aux forces du marché, à l'exploitation des ressources et à une consommation croissante, sera d'une rare difficulté. Aujourd'hui nous semblons vouloir attacher une valeur monétaire à presque tout. Mais comment donner une valeur monétaire à la pollution ou à l'atmosphère, à l'acidité des océans, à la perte d'espèces ou de services naturels, comme l'élimination microbienne des déchets ? D'une façon ou d'une autre nous devons introduire les coûts environnementaux. Comme il a déjà été dit, les marchés sont fantastiques pour fixer des prix, mais ils sont incapables de reconnaître les coûts.

La reconnaissance des coûts nécessite une nouvelle approche de l'économie et surtout de la manière dont nous mesurons les choses. L'économie dirigée par l'Etat, pas plus que l'économie de marché, ne peuvent seuls fournir le cadre approprié. Les gouvernements ont une responsabilité particulière afin de déterminer ce qui est dans l'intérêt public, et pour utiliser des instruments fiscaux pour en faire la promotion. Mais ils ne peuvent guère procéder ainsi sans une compréhension et un soutien du public.

Il est également extrêmement difficile pour les gouvernements de prendre des mesures à l'extérieur d'un large consensus international. De actions positives peuvent sembler inutilement dommageables à l'intérêt national si les autres Etats n'en font de même. Mais la triste réalité est que les institutions internationales sont encore faibles. Nous semblons avoir une attente exagérée de ce que celles-ci, ainsi que les conférences internationales, peuvent réaliser. Regardez ce qui s'est passé - ou ce qui ne s'est pas passé - au Sommet mondial sur le développement durable à Johannesburg en 2002. Le commentaire le plus sombre est peut-être venu de Hugo Chavez, le Président du Venezuela. Il déclara :

« Parfois nos chefs d'Etat vont de sommets en sommets pendant que nos populations vont d'abîme en abîme. »

La plupart des solutions aux problèmes que nous avons produits sont bien connus. Prenons l'augmentation des populations. Le niveau global continue de croître, mais à certains endroits sur la planète le niveau se stabilise. Les principaux facteurs à l'origine de cette évolution sont l'amélioration du statut de la femme, une meilleure planification financière pour la retraite, une disponibilité plus grande des contraceptifs, une mortalité infantile plus faible, une meilleure éducation, en particulier pour les fillettes et les jeunes femmes. Malgré cela selon le 1ière Evaluation des écosystèmes des Nations unies pour le Millénium, si la tendance actuelle peut permettre d'estimer la population pour 2050, trois milliards de personnes pourraient venir s'ajouter à la population actuelle pour un total d'approximativement 9 milliards. Et pourtant lors de ma naissance la population était d'environ 2 milliards. Si ce rythme de croissance était appliqué aux hirondelles, aux araignées et aux éléphants, nous aurions de bonnes raisons d'être vraiment effrayé. Mais parce qu'il s'agit de nous, nous l'acceptons comme quasi normal.

Prenons la dégradation des sols ou de l'eau. Nous savons comment les épargner si nous essayons. Nous n'avons pas besoin d'épuiser les terres arables, de surveiller leur érosion vers les mers, de dépendre de soutiens artificiels à la nature, d'éliminer les forêts avec leurs espèces riches, ou d'empoissonner les eaux, douces ou salés. Prenons l'atmosphère. Nous n'avons pas à dépendre de systèmes générateurs d'énergie qui affecterons le climat et le temps de manières dans des proportions qui mettront à risque un monde surpeuplé.

Mais de manière à concerter notre action nous avons besoin d'institutions pour la tâche. Présentement il y a un déséquilibre particulier. D'une part nous avons l'Organisation mondiale du commerce, le Fond monétaire international et la Banque mondiale qui sont toutes des institutions dotées de véritables mécanismes afin d'influencer les politiques gouvernementales. Elles sont bien davantage versées dans le commerce et la finance que dans l'environnement, et elles tendent à être dirigées par des groupes d'intérêts qui cherchent des profits à court terme. Nos 200 accords environnementaux au contraire sont dispersés et mal coordonnées, avec des autorités et des responsables divers, et elles sont principalement tournées vers le long terme. Je défends depuis longtemps l'idée de la création d'une Organisation mondiale de l'environnement afin d'équilibrer - et de devenir un partenaire - de l'Organisation mondiale du commerce. Si l'environnement doit ne pas tomber dans le gouffre, nous aurons besoin de quelque chose de cet ordre.

Pour l'heure, il existe ni une compréhension du public des raisons qui conduisent l'environnement au bord du gouffre, pas plus que les mécanismes existent pour trouver des solutions. Pas plus d'ailleurs que nous considérons leurs effets indirects. Parmi ces mécanisme se trouve le désire compréhensible de la plupart des pays pauvres de suivre les pays industriels dans la direction d'une exploitation entière de leurs ressources naturelles, d'augmenter leur niveau de vie et de participer à la culture de consommation si caractéristique de l'état d'esprit de la majorité des sociétés modernes. Pourtant de diverses manières c'est là une impossibilité. Au cours des dernière années les indices de la bourse ont peut-être augmentés, mais la richesse naturelle de la planète, mesurée par la santé de ses espèces terrestres, de ses espèces marines, et par la qualité de son eau douce ; cette richesse a chuté de pas moins de 40% entre 1970 et 2000. L'index du WWF montre que le développement sur lequel de nombreux pays s'appuient ignore les pressions toujours croissantes de l'Homme sur le biosphère. En 2001 l'empreinte écologique de l'humanité dépassait la capacité biologique de la Terre par une proportion d'approximativement 20%.

La division entre les riches et le pauvres dans le monde est pour chacun une source d'insécurité de premier ordre et qui va croissante. Aujourd'hui approximativement 20% de la population dans le monde consomme entre 70 et 80% des ressources. Ce 20% profite de 45% des viandes et des poissons et utilise 68% de l'électricité produite (pour l'essentiel produite grâce à des carburants fossiles), de 84% du papier et de 87% des voitures. La division entre pays riches et pays pauvres ne se fait pas uniquement entre pays mais également à l'intérieur des pays. Le contraste existe entre un petit nombre de pays riches globalisés et un grand nombre de pauvres dans certaines régions.

Certains économistes suggèrent que les forces du marché vont un jour amener cette version du développement à tous. La tendance observée par le Programme de Nations unies pour le développement (PNUD) suggère le contraire. La condition de vie de nombreuses personnes s'est certainement améliorée depuis 250 années et d'ailleurs la plupart des populations vivent plus longtemps. Mais avec une démographie en hausse et une pression accrue sur les ressources, il est difficile de voir comment cela peut se poursuivre. Un plus grand nombre de personnes que jamais fuient la pauvreté, les pénuries d'eau et de nourriture, les problèmes de santé, les tempêtes, les inondations et les sécheresses, et on peut considérer que le nombre de réfugiés de l'environnement augmentera considérablement. Dans un monde dans lequel Internet laisse le savoir voyager d'une façon toujours plus importante, toujours plus rapide, les inégalités sont davantage connues et ressenties.

Tout en acceptant les difficultés, nous devons encore travailler sur ce qui doit être fait. En observant tous les problème environnementaux, j'ai dressé ma propre liste des priorités. Elle vaut ce qu'elle vaut.

Toutes ces questions impliquent une capacité à accepter des changements qui s'accélèrent, elles impliquent une capacité à penser différemment et en dernier lieu à se comporter de manière conséquente. Nous souffrons tous de ce que certains ont appelé une sclérose conceptuelle. Le changement est rarement linéaire. Il implique plutôt des ruptures soudaines, des seuils que nous n'avions pas anticipés, des chocs inconfortables.

Pour permettre le changement nous avons besoin de trois choses : un leadership d'en haut ; une pression publique venant d'en bas ; et - habituellement - de désastres riches d'enseignement pour nous extraire de notre inertie. Il y a de nombreux exemples de tout cela : un leadership sur la destruction de la couche d'ozone ou sur la question climatique ; la pression publique au sujet de la pollution ou pour la gestion des déchets industriels, en particulier des plate-formes pétrolières ; et des catastrophes ayant causé la dégradation des terres arables et de la perte de leur fertilité.

Aujourd'hui nous sommes les témoins d'un autre genre de leadership. C'est celui offert par les Champions de la Terre qui nous donnent de merveilleux exemples à nous tous. Je les félicite et j'espère que ce qu'ils ont accompli dans le Canton de Vaud puisse être une inspiration pour d'autres personnes dans le monde.

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